La naissance de la musique d’ambiance : accompagner la société industrielle (1920-1950)

© Otis Elevator Company (1950), conservé par Tulane University Archives.
La musique d'ascenseur voit le jour dans les années 1920 aux États-Unis avec l’émergence des premiers gratte-ciels, et avec eux, des ascenseurs, qui suscitent une certaine anxiété chez les usagers (peur de la défaillance technique, de la chute, des espaces confinés, du silence aussi). En même temps qu’on invente le métier de groom (un opérateur comme présence humaine rassurante), des entreprises y introduisent une musique de fond, légère et apaisante, pour atténuer ce stress [1].
Muzak, l’émergence d’une nouvelle musique fonctionnelle
C’est Muzak, la première entreprise du secteur qui a défini l’esthétique de cette musique - littéralement - d’ascenseur : instrumentale, douce, linéaire, non intrusive, souvent inspirée du jazz ou de la musique classique. Dans les années 1920, l’ancien officier américain George Owen Squier [2] développe un système permettant de transmettre de la musique via les lignes électriques. Commercialisé à l’origine sous le nom de Wired Radio, le service prend en 1934 le nom de Muzak (contraction de “music” et “Kodak”). Après la mort de Squier en 1934, son successeur William Benton et le chef d’orchestre maison Ben Selvin [3] enregistrent près de 7 000 titres dont la diffusion s’étend des halls et ascenseurs d’immeubles aux galeries commerciales, fast-foods, salles d'attente, lignes d’attente téléphonique, ainsi que dans de nombreux foyers américains.
Cette musique est censée masquer discrètement les bruits désagréables - voix, bruits ambiants -, augmenter le bien-être sur les lieux de travail et la disposition à acheter des consommateurs. Outil de régulation émotionnelle, la musique d’ambiance devient un élément d’architecture invisible, au même titre que l’éclairage ou la décoration, une musique essentiellement fonctionnelle.
Des ascenseurs aux usines, quand la muzak optimise les comportements humains
Dans le passionnant film documentaire de David Unger, Une histoire de la musique d'ascenseur - De la Muzak au streaming (2025, Oléo Films/Arte), le philosophe Jacques Attali, auteur du livre de référence Bruits [7], rappelle l’origine fonctionnelle de la musique : « La musique commence avec le chant des oiseaux, qui est fonctionnel par excellence (…). Elle est ensuite une musique religieuse, ou militaire, qui incite les gens à aller au combat (...) Muzak a fait rentrer la fonctionnalité de la musique dans les lieux de travail. » [7]
C’est en effet dans les usines d’armement pendant la Seconde Guerre mondiale que Muzak gagne le cœur de l’Amérique. L’entreprise se sert de plusieurs études suggérant que la musique peut améliorer la productivité des travailleurs. Pour pallier la monotonie du travail à la chaîne - cause principale des malfaçons et des accidents du travail, Muzak [2] met au point le concept de « stimulation progressive » [4], qui consiste en des cycles musicaux de 15 minutes dont l’intensité, le tempo et l’orchestration augmentent progressivement, avant de laisser place à une période de silence, permettant de maintenir constante l’ardeur au travail des ouvriers. Une forme de management par la musique, en quelque sorte.


