Florian, peux-tu nous raconter ton parcours ? Comment es-tu venu à la composition musicale, et plus particulièrement à la musique à l'image ?

Photo : avec l’aimable autorisation de Florian Seraul
Florian - Je fais de la musique depuis l'enfance, sans venir d'une famille de musiciens, et j’ai appris en autodidacte. Un jour, mon frère a ramené une guitare à la maison, et ça a suffi pour que je me lance. Comme j'étais assez geek et curieux, je me suis très vite retrouvé à utiliser mon ordinateur pour triturer des sons et chercher des choses.
La musique à l'image m'est tombée dessus un peu par hasard. Quand j'étais étudiant à l'étranger, dans un domaine qui n'avait rien à voir avec la musique, j'ai rencontré le réalisateur belge André Bossuroy, qui tournait un documentaire sur les étudiants Erasmus. Il a écouté ce que j’écrivais et m'a tout de suite proposé de l'accompagner sur ses documentaires et d'en signer la musique originale.
À la même époque, j'avais un groupe avec d'autres Erasmus en Suède et j’y ai enregistré une démo dans ma chambre d’étudiant. De retour en France, on m'a parlé des librairies musicales, et j'ai fait éditer cet EP chez l'une d'entre elles. Ça m'a ouvert à tout un univers, et ça m'a permis de gagner un peu d'argent de poche pendant mes études. À ce moment-là, je ne pensais pas forcément devenir compositeur à temps plein, mais l'idée m'est restée en tête.
Te souviens-tu d'un moment ou d'un projet qui t'a donné envie de composer pour l'image ?
Florian - Il y a eu deux moments déterminants. Le premier s'est produit en studio. Je vivais alors à Montréal : j'étais parti au Canada justement pour faire plus de musique et oser essayer d'en vivre. J'avais un groupe qui s'appelait Maison Brume, et en studio, je me suis mis à beaucoup travailler avec les cordes. C'est là que j'ai découvert un véritable intérêt pour la musique orchestrale et, par extension, une musique qui se veut cinématique. Je me suis dit que c'était quelque chose qui me parlait vraiment, et que j'avais envie d'aller plus loin.
Le second, c'était une émission de la radio américaine NPR consacrée à l'artiste Keith Kenniff, que j'avais trouvée hyper intéressante. Au début des années 2010, ce musicien avait signé les musiques de campagnes pour de nombreuses grandes entreprises de la tech, avec un son assez novateur. Je l’écoutais parler de son approche et je m’étais dit : “pourquoi pas moi”. Puis, pendant les vacances de Noël qui ont suivi, je m'ennuyais pas mal et pour m'occuper, je me suis mis à composer des musiques pensées pour l'image, un peu comme ça, pour voir. J'y ai pris un vrai plaisir. Je me suis rendu compte qu'on pouvait avoir un rapport très personnel à ce travail et y apporter une vraie patte artistique. Et ça n'empêche en rien de faire une musique utile et synchronisable. Ces morceaux sont restés sur mon disque dur pendant des mois, et puis un jour, sur un coup de tête je les ai envoyés à un éditeur et je suis tombé des nues quand, au bout de 10 minutes, j’ai reçu un email positif de sa part. À partir de ce moment-là, je m’y suis mis très sérieusement pour en vivre. 5 ans plus tard, je me suis retrouvé aux studios d’Abbey Road ou de AIR Studios pour enregistrer des ensembles de cordes… dingue.
Selon toi, quel rôle joue la musique dans la narration audiovisuelle ?
Florian - La musique joue un rôle prépondérant dans la narration audiovisuelle. Le son, c'est 50 % d'un film ; le reste, c'est l'image. En tant que compositeur, on a donc un rôle très important, et ce sur plusieurs plans.
Le premier, c'est le poids émotionnel que la musique apporte. Elle peut contraster avec l'émotion d'une scène, lui donner de la subtilité ou de la complexité, la renforcer ou l'alléger. Elle a un impact très fort sur ce que le spectateur ressent face à une image.
Ensuite, la musique aide énormément les vidéastes et les monteurs. Elle peut devenir une véritable structure sur laquelle ils s'accrochent pour développer leur récit visuel. Une pièce avec une dynamique intéressante, des changements et une vraie richesse dans son évolution leur permet de construire un discours visuel percutant.
Enfin, la musique participe à l'esthétique globale d'un projet. Elle peut littéralement aider à créer un univers graphique par le son, et donner une signature esthétique au film.
Quand on prend en compte tous ces éléments, on mesure à quel point son rôle est central. Je pense que les réalisateurs sensibles à cela lui laissent justement beaucoup de place dans leurs films.
Quelles sont tes principales influences musicales et cinématographiques ?
Florian - Je viens plutôt de la scène indépendante à la base, du folk, de la pop indé, mais j'ai toujours été très attiré par les sonorités nordiques. À une époque, j'ai beaucoup écouté de groupes islandais comme Sigur Rós ou Mùm, ou danois comme Efterklang. J'aimais leur façon d'utiliser les instruments classiques dans une approche alternative. C'est ce qui m'a amené à découvrir des compositeurs comme Nils Frahm, Jóhann Jóhannsson, Ólafur Arnalds ou Max Richter, qui ont beaucoup influencé mon écriture.
En parallèle, j'ai été très tôt sensible à la musique électronique, notamment à la French Touch, avec des groupes comme Air, Phoenix ou, bien évidemment, Daft Punk. Tout cela s'est mêlé et a façonné ma sensibilité musicale.
Côté cinéma, à la croisée de l'électronique et de la pop, des films comme Lost in Translation, Eternal Sunshine of the Spotless Mind ou Her m'ont énormément marqué. Ce sont des œuvres auxquelles je m'identifie profondément.
Comment abordes-tu la composition d'un nouveau morceau ? Pars-tu d'une émotion, d'une image, d'une histoire ou d'une idée musicale ?
Florian - Il n'y a pas, pour moi, une seule façon d'aborder une composition. Si je travaille sur un film, c'est évidemment l'image qui va m'influencer. Mais ce qui fait le lien entre tout ce que j'aborde, c'est l'émotion que je ressens, immédiatement.
Par exemple, je vais chercher une matière sonore et ressentir tout de suite une émotion. C'est à ce moment-là que je me dis qu'il y a quelque chose à développer pour rendre cette matière cinématique. Il faut que l'émotion émerge pour que je puisse développer une idée. Si je pars d'une image qui me procure une émotion, je vais pouvoir développer cette dernière musicalement. C'est pareil si je pars d'une histoire qui me fait vraiment ressentir quelque chose.
L'émotion peut naître de plein de choses différentes, mais elle est la base même d'une composition. Une composition sans émotion, ça ne sert à rien.
Y a-t-il un projet audiovisuel auquel tu as participé et dont tu es particulièrement fier ? Pourquoi ?
Florian - Oui. Je suis en train de terminer la musique originale de mon premier long métrage, Win Or Die, un film américain de science-fiction et horreur réalisé par Dennis Donovan, avec KeiLyn Durrel Jones (Michael, Succession) et Jamie McShane (Task, Bloodline) dans les rôles principaux. Je suis très fier de ce projet et j'ai vraiment hâte de pouvoir le partager. Ça a été un long travail de recherche et d'exploration, où la composition s'est mêlée au sound design, avec des choix musicaux assez radicaux. Je me suis vraiment éclaté sur ce film, et j'espère qu'on aura l'occasion d'en reparler.
Comment as-tu rencontré MYMA et comment votre collaboration a-t-elle débuté ?
Florian - Ma rencontre avec MYMA s'est faite par une prise de contact avec David Krutten, le directeur artistique. Il m'avait été présenté par un ancien employé de MYMA que j'avais rencontré à Montréal. David m'a reçu chez lui : il souffrait à l'époque d'un lumbago et, le pauvre, ne pouvait pas vraiment bouger. Ça a été avant tout une rencontre humaine. J'ai beaucoup aimé sa réflexion, son amour de la musique et du mix. C'était au tout début du label Stereoscopic, et l'approche qu'il avait en tête m'a vraiment plu. C'est comme ça que tout a démarré.
Si j'ai voulu travailler avec MYMA, c'est surtout pour cette dimension relationnelle et humaine. Je savais aussi que j'allais beaucoup apprendre aux côtés de David.
Qu'est-ce qui te plaît dans la composition pour la librairie musicale ?
Florian - Ce qui me plaît, c'est la liberté que la librairie offre aux compositeurs. On peut explorer plusieurs styles, proposer des choses différentes, imaginer des concepts d'albums qui évoluent dans un monde parallèle à celui de la musique commerciale. C'est aussi un lieu où la musique instrumentale joue un rôle essentiel et où elle est vraiment mise en avant, et ça, j'aime beaucoup.
Et puis, ça permet d'entendre sa musique sur des images de très grande qualité : des bandes-annonces de films oscarisés, par exemple, ou des publicités de grandes marques qui sont de vrais projets artistiques. Entendre sa musique sur ce genre de films, c'est hyper gratifiant.
Est-ce une approche différente de celle d'une bande originale composée pour un film précis ?
Florian - Oui, c'est différent : on ne travaille pas en collaboration avec un réalisateur, et on doit composer quelque chose qui puisse s'adapter à plusieurs films. Quelque part, quand on compose pour une librairie, on est soi-même le réalisateur d'un film qui pourrait advenir. Il faut imaginer des choses, des scènes, s'inspirer de la vie autour de nous et de ce qu'on ressent pour développer une bande-son qui trouvera plus tard preneur sur un projet. En cela, ça se distingue d'un travail sur un film.
La liberté qu'on a est assez abyssale. Il faut donc réussir à être créatif, mais aussi précis dans ce qu'on crée, pour ne pas partir dans tous les sens.
Parlons de ton nouveau projet, Novels Vol. 2. Comment est née l'idée de cet album et quelle histoire souhaitais-tu raconter à travers lui ?

© David Normant - Pochette de l'album Novels Vol. 2 Cinematic Score
Florian - Novels est une série d'albums dont l'objectif est de créer une musique orchestrale cinématique avec une touche assez indé. Dès le départ, je l'ai pensée comme un recueil de nouvelles musicales, inspirées à la fois de la vie et du cinéma indépendant, notamment de l'univers des films A24, que j'aime beaucoup.
Avec ce deuxième volume, Cinematic Score, je voulais quelque chose de beaucoup plus ample, plus grandiose, tout en gardant cette patte indépendante. J'ai voulu ouvrir l'univers, avec des envolées de cordes flamboyantes et, selon les pièces, des synthétiseurs assez agressifs. Je cherchais vraiment une sensation d'espace et d'horizontalité.
Comment ce deuxième volume s'inscrit-il dans la continuité de Novels Vol. 1 ? Qu'as-tu souhaité explorer différemment ?
Florian - Le premier volume, Indie Orchestral, avait un côté très intime : de petits ensembles de cordes, des pianos feutrés, quelque chose d'introspectif. Le deuxième reste de l'orchestral indé, mais pensé pour de plus grands ensembles. Passer de l'intimité à l'ampleur, c'était pour moi la suite logique.
Le projet s'accompagne également d'un univers visuel avec Once Upon a Time. Quelle place occupe l'image dans la conception de ce projet ?
Florian - Once Upon a Time est né peu de temps après la composition de Novels. Pendant que je composais l'album, je me projetais dans des scènes de films imaginaires et je me racontais des histoires, en me demandant quelle pourrait être la bande-son de chacune d'elles. Avec Once Upon a Time, j'ai voulu retranscrire cette expérience qui était au cœur de mon processus créatif.
Travailler sur ce projet avec Emmanuel Chevilliat, un super vidéaste, a été passionnant. Ensemble, on a littéralement matérialisé ces histoires, à partir de la musique et des idées que j'avais eues en la composant.
Pour moi, Once Upon a Time montre précisément ce qui peut se passer dans la tête d'un compositeur à l'image quand il travaille sur un album de librairie.
Et pour la suite, quels sont les projets ou les nouvelles directions musicales que tu aimerais explorer ?
Florian - J'aimerais démarrer un album qui s'appellerait Future Strings. Il serait inspiré d'une série d'albums que j'ai réalisée il y a quelques années pour MYMA, Future Piano. Je suis un amoureux des cordes, et ça fait un moment que j'ai envie de les utiliser dans une approche innovante, sans tomber dans l'écueil d'une musique de science-fiction ou dystopique. La dimension futuriste tiendrait plutôt à la façon de travailler la texture des cordes pour évoquer quelque chose de contemporain. Je pense au découpage, au resampling, à des techniques qu'on a peu l'habitude d'entendre, sauf peut-être dans la musique électronique. Ce serait potentiellement un album qui mêle électronique, pop et cordes, mais d'une manière singulière.
J'aimerais aussi beaucoup faire un Novels Vol. 3. J'y réfléchis encore. Plus j'avance dans ma carrière, plus je me rends compte que l'abstraction est une approche passionnante pour enrichir le langage émotionnel de la musique. J'ai de plus en plus tendance à partir de la texture sonore elle-même pour guider la narration. Il y a dans l'abstraction un vrai pouvoir d'évocation, et ce n'est pas parce qu'on est abstrait qu'on n'est pas précis dans ce qu'on peut ressentir. C'est un défi que je trouve vraiment stimulant. Donc pourquoi pas un Novels dans cette direction… si l’équipe de MYMA est d’accord avec mes délires ! k

